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10 novembre 2017

La bande dessinée, en France, une brève histoire de format(s)

Quand on parle de la bande dessinée et que l’on évoque le format on pense souvent au format standard nommé ” album “ proche du A4, celui qui est le plus communément présent dans les rayons des librairies et sur les étagères
de nos bibliothèques. Mais nous verrons, que, s’il a pu exister d’autres formats, certains publiés de façon confidentielle, de nouveaux ont éclos, ne cessant de se renouveler et se réinventer.

Typologie des supports

Les périodiques illustrés et les revues, terreau de la BD
À l’origine (fin du XIXe siècle) la bande dessinée s’épanouissait principalement dans les périodiques illustrés comme Le Petit Français
illustré et les dessins du précurseur Christophe avec sa Famille Fenouillard ou quelques années plus tard (années 20) Le Dimanche illustré où officiait Alain Saint-Ogan (grand inspirateur de Hergé) avec Zig et Puce.

Remarquons toutefois que la bande dessinée naît en Suisse en 1837 avec Töpffer, et Les Amours de Monsieur Vieux Bois. Les premiers récits de Töpffer sont des ” albums “, et non des périodiques.

Jusqu’aux années 80 les lecteurs, jeunes et adultes, pouvaient suivre des séries éditées sous forme de prépublications dans des périodiques, tels que le journal de Tintin, Spirou, Pilote, Métal Hurlant, À Suivre… où l’on a pu découvrir Blake et Mortimer, Tintin, Astérix, Lucky Luke, Arzach,
Corto Maltese… publiées ensuite en album.

N’oublions pas aussi les revues plus récentes toujours en activité comme Fluide Glacial, Psikopat, L’immanquable, Spirou (toujours bien vivant !) qui continuent de proposer des histoires en prépublications.
Internet a aussi été un vecteur non négligeable de la diffusion en avant-première de planches de bandes dessinées via le site des éditeurs, sur des sites spécialisés consacrés à la BD (les “ previews ” des sites BD Gest’ et 9e Art) ou directement sur les blogs de certains auteurs. La presse quotidienne papier continue d’ailleurs de diffuser des dessins et BD inédites comme Le Monde ou Libération qui laisse la parole régulièrement à l’auteur Terreur Graphique ou qui a proposé cet été en exclusivité des planches de Happy Fucking Birthday de Simon Hanselmann.

Dans un contexte difficile pour la presse papier, on a tout de même vu éclore récemment des revues/magazines de haute tenue comme La revue dessinée (publication trimestrielle abordant le reportage et l’actualité en BD), Topo (destinée aux adolescents), Pandora, Les Cahiers dessinés (qui renaissent ces jours-ci), preuve qu’il existe encore des territoires à explorer et à (re)développer.

L’album
Le format dit “ album ” érigé pendant longtemps comme un standard (aussi pour raisons économiques) et encore le plus répandu surtout pour le genre franco-belge. Ce format domine encore le monde de l’édition BD en particulier le fameux 48cc. (cc pour cartonné couleur) et a pris le pas, au grand regret de certains lecteurs aficionados, sur le broché (moins cher). Rappelons aussi que le nombre de pages résulte d’une contrainte liée aux techniques d’impression. Nous imprimons d’ abord sur de grandes rames de papier à la taille A1, recto/verso puis ensuite nous la plions en 4 ce qui forme un cahier de 16 pages inamovible. Nous obtiendrons donc au final une pagination issue d’un multiple de 16.(Tintin de Hergé a ainsi été publié, durant la Seconde Guerre mondiale en couleur, pour conquérir un marché, et en 62 planches, donc 64 pages).

Le petit format et le format poche
Le petit format, genre à part entière, est un périodique de BD, peu onéreux, mesurant en général 13 x 18 cm et principalement en noir et blanc. Initié par Vaillant, il a connu son âge d’or dans les années 50 avec des
publications comme Akim, Captain Swing, Blek le roc, Pépito (réédité à la rentrée 2017 chez Cornélius !). En déclin dans les années 80, il disparaît au début des années 2000 emportant avec lui les célèbres éditeurs Lug ou Sagédition.

Le format poche a, quant à lui, de façon éphémère des éditeurs comme Dupuis (années 60) avec sa collection Gag de poche ; rééditions de Peanuts, Gaston, Lucky Luke…, Dargaud (années 70) avec “ 16/22 ”; rééditions de Valérian, Philémon, Bretécher… ou J’ai Lu BD (années 80), Franquin, Gotlib. Folio a développé depuis 2011 la collection Folio BD dans un format un peu plus grand (14 x 19 cm) qu’un livre de poche avec des auteurs comme Pratt, Sfar, Tardi ou Rabaté.

Le comics
Apparu dans les années 70 avec le magazine Strange, aussi édité par Lug, le comics, rendez-vous des amateurs de super-héros a connu un renouveau à partir des années 2000 avec les nombreuses déclinaisons de films dédiés aux héros dotés de pouvoirs surhumains. En France, nous distinguons surtout deux types de formats, calqués sur les modèles américains : le kiosque et le librairie.

Le kiosque, ou single aux USA, est un fascicule souple mensuel d’une trentaine de pages mesurant généralement 17 x 26 cm à prix modique (entre 3 et 6€). Disponible chez les marchands de journaux il propose des séries originales à suivre en plusieurs épisodes (Spiderman, Thor, Batman, Wonder Woman, The Avengers….)

Le librairie qui correspond aux TPB ( Trade PaperBack) et Hardcovers américains, est un livre à la couverture souple ou rigide regroupant les épisodes publiés dans les kiosques ( 5 à 15 épisodes) et suit souvent la même taille ( en moyenne 17 x 26 cm). Le nombre de pages peut varier de 100 à plus de 300 pour les éditions intégrales.

En France deux principaux éditeurs se partagent le marché Panini Comics et Urban Comics. Ils éditent respectivement les publications des maisons d’éditions américaines Marvel Comics et DC Comics, sans oublier Glénat et Delcourt qui possèdent leurs propres labels de comics.

Rue de Sèvres a aussi publié à partir de l’automne 2016 une série exclusivement française à la sauce space-opéra en 8 tomes intitulée Infinity 8. D’abord publié en version fascicules disponibles en librairie puis en version album rigide dès janvier 2017.

Signalons que de jeunes éditeurs apparus très récemment comme Bliss Comics (qui a repris le catalogue de l’américain Valiant) ou Snorgleux Comics creusent le sillon avec talent.

Le manga
La date de naissance du manga en France peut être considérée par la publication en 1979 de Le Vent du nord est comme le hennissement d’un cheval noir de Shōtarō Ishinomori. Publié en grand format ( 22,5 x 31,5 cm), avec un sens de lecture européen, édité à l’inverse du format original et traditionnel japonais, il rencontre peu de succès.

Le manga (11,5 x 17,5 cm), une institution et un produit de grande consomma tion au Japon, a connu son développement en France à partir des années 90 avec la publication de Akira chez Glénat, puis les ventes se sont envolées à partir de 2002 pour se tasser ces dernières années.

Mais l’importance du dessin animé ( ou “ anime ”), et sa diffusion sur les chaînes françaises dans les années 70, a largement participé à l’avènement du manga en France (Goldorak, Albator, Candy Candy…).

Le manga graphique

En 1995, Casterman avec L’Homme qui marche de Jiro Taniguchi, publie en France le premier manga dit « d’auteur » et Cornélius s’attèle à un travail de réédition patrimoniale en éditant par exemple en 2006 Shigeru Mizuki dans un format proche du 18 x 24 avec plus de 400 pages (couverture cartonnée, jaquette américaine, papier épais et impression impeccable), tandis que d’autres maisons d’éditions comme Fei, Ki-Oon, Urban China, Pika, Kana… ont par la suite choisi de mettre en avant le manhwa (BD coréenne) et le manhua (BD chinoise)

Les fanzines de bande dessinée et l’auto-édition, un médium non formaté

Né dans les années 80 avec l’émergence et l’effervescence du mouvement punk et du rock alternatif, fanzine est un mot anglais contraction des mots fan et magazine. Édité de manière artisanale à peu d’exemplaires, diffusé lors de festivals ou par correspondance le fanzinat a été le lieu d’expression d’origine de nombreux auteurs comme Guillaume Bouzard et son Caca BémolJean-Christophe Menu et son Le Lynx à tifs, Stanislas publiant dans Électrode ou Chacal Puant, fanzine collectif de Stéphane Blanquet.

Toujours vivace de nos jours et libéré des contraintes commerciales, il n’a cessé d’explorer de nouvelles formes de supports et narrations, impossible donc de dresser une typologie des formats tant ils sont nombreux !
L’éditeur suisse Hécatombe a par exemple publié en 2013 Un fanzine carré,

« un cube de 9 cm d’arête dont chaque face est une couverture. 999 livres qui se différencient les uns des autres par leurs impressions extérieures, composées de 99 dessins et de 6 glyphes qui s’associent et se dissocient selon un algorithme précis pour composer un ensemble de 999 livres uniques. À l’intérieur, un bloc de 900 pages de bande dessinée, subdivisé en tranches de 9 pages qui rassemblent 90 récits d’auteur » !

Certains collectifs d’auteurs continuent cette exploration et contribuent à la diversité de la BD comme Arbitraire et sa revue du même nom. (160 pages, ouverture signée sérigraphiée en 3 passages, 17 x 29,4 cm) ou Mauvaise Foi et sa revue Laurence 666 (Couverture sérigraphiée, 160 pages quadri et n&b, 21,5 x 26cm. Tirée à 500 exemplaires)

L’apparition du roman graphique et les éditeurs alternatifs

Un premier décloisonnement apparait avec l’arrivée de La balade de la mer salée de Hugo Pratt chez Casterman en 1975, premier roman en bande dessinée et Ici Même de Tardi et Forest en 1979 toujours chez Casterman. Ils étaient publiés en format album, avec plus de 150 pages en noir et blanc.

Le changement s’est aussi opéré avec la création de Futuropolis en 1974 par Etienne Robial et Florence Cestac.

Rompant là aussi la norme et les standards habituels, le roman graphique a connu un véritable essor dans les années 90 avec des maisons d’éditions et éditeurs indépendants comme l’Association (crée en partie par des auteurs évoluant dans le monde du fanzinat), Cornélius, Les Requins Marteaux, Six pieds sous terre (et sa regretté revue Jade) qui ont été des laboratoires où les formats se sont diversifiés et ouvert à d’autres horizons.

Ce vivier a permis une certaine forme de décloisonnement et l’apparition de formats différents  véritables livres-objets comme chez Cornélius et ses collections au format disparate : Solange (22 × 29cm), Paul (17 × 24cm), Louise, Blaise, Raoul (11 × 17cm), Delphine (7 × 17cm), Sergio (22 × 22cm)…

Des éditeurs récents comme Ion Editions (avec par exemple le magnifique leporello Batailles de 6 mètres de long sur 25cm de Sophie Guerrive), 2024, ou The Hoochie Coochie lorgnent aussi vers des formats inhabituels en proposant des BD au façonnage et à l’impression d’une grande qualité.

La dématérialisation et l’émergence de nouveaux formats.

Aujourd’hui, la BD peut s’affranchir du médium papier vers la dématérialisation et le format numérique où l’on peut assister, là aussi, à une explosion des formats habituels.

Des plateformes comme Izneo, Comixology, Sequencity proposent d’acheter et consulter des BD dites numériques (mais ce terme est erroné car il s’agit en fait de BD numérisées) lisibles sur tablettes, phablettes ou ordinateurs.

Citons aussi Delitoon qui s’est inspiré des webtoons coréens pour proposer des achats d’épisodes à l’unité. Le webtoon est un véritable phénomène en Corée du Sud développé pour internet où l’on utilise le scrolling ou défilement pour se déplacer dans la BD.

On a pu  observer aussi l’émergence de nouveaux supports et formats :

  • En 2009 (une éternité !), Balak crée le format Turbomedia : nouveau mode de lecture interactif mixant BD, animation et jeu vidéo adapté aux ordinateurs, smartphones et tablettes.
  • Des blogs et webcomics à succès comme celui de Boulet ou Marion Montaigne avec son Professeur Moustache ont été déclinés ensuite en version papier
  • Les autres gens, une BD publiée en ligne quotidiennement, dans la grande lignée des feuilletons, pendant deux ans  regroupant une centaine d’auteurs. Ici le terme BD numérique prend alors tout son sens.
  • Marietta Ren avec Phallaina a, quant à elle, développé en janvier 2016 la première « bande défilée » disponible,  pour tablette et phablette en associant création sonore et effets de parallaxe.
  • Durant le mois d’août 2017 on a découvert sur Instagram la série Eté, produite par Arte et Bigger than Fiction développant ainsi un nouveau de mode narration diffusé quotidiennement en s’appuyant sur les réseaux sociaux. Été est sorti en version papier fin septembre 2017.

La bande dessinée, médium et moyen d’expression assez jeune (par rapport à la peinture, la sculpture voire la presse) apparu au XIXe siècle peut encore envisager, dans un avenir proche, de nombreuses transformations et propositions aussi bien en terme de support, de format et de narration.

Propos recueillis par Frédéric Michel, rédacteur en chef pour avoir-alire.com