Actualités

7 novembre 2017

Pas de bulle dans l’encre !

Les éditeurs de BD (Bandes dessinées pour les ignares, les incultes, les bachibouzouks, les marins d’eau douce…) se sont toujours considérés comme à part dans l’univers de l’édition. On trouve chez eux des auteurs de mangas, de comics, d’illustrés, et de bandes dessinées. 

Cette dernière catégorie d’ouvrages est traditionnellement appelée ‘’les franco-belges’’.

Elle est caractéristique des livres cartonnés en formats traditionnels 20 x 29 ou 23 x 32 en 48, 56, ou 64 pages dans la majorité des cas. Des récits complets existent dans un format réduit 194 x 255, dans des paginations plus importantes : 144, 192 ou 256 pages. En est-il de même dans celui des services de fabrication ? On pourrait penser que non, car mettre de l’encre sur du papier c’est toujours quelque peu avec les mêmes machines, et les mêmes supports que bien d’autres ouvrages. Et bien là aussi les fabricants revendiquent des différences notoires. Deux heures passées en compagnie de Flora Pajon, technicienne de fabrication, et Pascal Fauquemberg, directeur de fabrication, tous deux au sein du Groupe Delcourt-Soleil, ont accrédité cette thèse.

soleil-pajon (2)Flora Pajon : Le fabricant et l’ auteur forment un véritable binôme tout au long de la fabrication de l’ouvrage. Nous devons être imprégnés de la sensibilité de l’artiste. Contrairement à un auteur classique de beaux livres, il a une idée pertinente de l’objet final. Probablement par répétitivité de l’objet, principalement dans le cadre d’une série.

La Nuit Du Livre : Quelles sont les contraintes liées à cette implication des auteurs ?

FP : La chromie est probablement l’une des plus importantes. Le traitement de leurs planches requiert un travail particulier. Ils sont, comme les peintres, sensibles à une reproduction la plus fidèle possible de leurs couleurs.
Pascal Fauquemberg : Le travail du noir est important également. Le lettrage notamment qui est toujours au noir trait 100 % afin d’éviter d’imprimer des textes en quadri, ce qui entraînerait inévitablement un problème de repérage des couleurs et un désagrément pour la lecture.

LNDL : À l’ère des nouvelles technologies, comment vous sont fournis les documents de travail ?

soleil-fauquembergPF : Soit traditionnellement en planches couleurs comme il y a quelques années, avec la séparation de la couleur et du noir, soit nous
recevons des originaux au trait, à numériser, pour ceux qui travaillent avec un coloriste.
FP : La photogravure revêt alors une importance capitale, et l’ épreuvage couleur un contrôle permanent.
PF : Systématiquement avec des épreuves certifiées.
FP : Il y a à ce moment un véritable travail d’analyse avec l’illustrateur.
Ne pas oublier que l’auteur de BD a une très grande connaissance de son univers, qu’il connaît parfaitement les produits des autres. Sa sensibilité est exacerbée, un peu comme les photographes entre la lumière de leurs images et le support sur lequel elles seront reproduites.
PF : Nous avons dans le service 7 personnes qui œuvrent au prépresse, tant aux corrections qu’à la numérisation.

LNDL : Comment bulle-t-on sur un dessin ?

FP : En général les bulles sont positionnées après les dessins. Les auteurs prévoient à la création la place réservée aux textes, mais certains grands auteurs font ce qu’ils veulent. Cela peut parfois provoquer quelques discussions ultérieures quant au placement de celles-ci. Il y a souvent un cahier des charges dans lequel sont émis des souhaits de placement, mais ce ne sont que des souhaits …

LNDL : Comme pour toute édition, le choix du support est prépondérant ?

PF : Nous utilisons deux grandes familles de papier. La première les ‘’offset’’, principalement en blanc dans des grammages de 120 ou 140 g/m 2, la seconde les ‘’couchés’’, en mat et satiné, en 115 ou 135 g/m2.
FP : Ces qualités ne sont pas exhaustives, mais c’est la plus grande consommation de nos productions. De temps en temps nous imprimons sur des papiers légèrement teintés comme des ivoires, ou des beiges très clairs. Les illustrateurs sont très sensibles à ce rapport couleur/papier. L’harmonie doit être totale.

LNDL : Ensuite impression et façonnage. Feuilles ou roto ?

PF : Dans la très grande majorité des 2 200 dossiers que nous ouvrons par an, l’offset feuilles est prédominante. Un titre jusqu’à 20 000 exemplaires sera produit en machine feuilles, soit au format XL ( 75 x 105, 74 x 104 en fonction des variantes chez les constructeurs), soit au format XXL 121 x 162 ou bien 130 x 185. Tous les ouvrages sont imposés par cahiers de 16 pages, quel que soit le matériel utilisé. En Europe, 4 à 5 imprimeurs se partagent ce marché.
FP : En effet car imprimer c’est une chose, mais le façonnage est tout aussi important. Une BD s’adresse très souvent à un collectionneur. Le livre doit vivre dans le temps et résister à une manipulation fréquente. Pas de risque que des pages se détachent. C’est ainsi que tous les ouvrages sont reliés cousus. Les emboîteuses cahiers-couverture sont particulières. Elles doivent pouvoir intégrer de faibles paginations, donc de petits dos de couvertures et à grande vitesse de production. Les volumes produits nécessitent des capacités importantes et seules quelques machines en service actuellement répondent à ces exigences.

LNDL : Et l’impression numérique ?

PF : De nombreux tests sont en cours qui pour la plupart donnent des résultats très satisfaisants, aussi bien pour les éditeurs que pour les auteurs. Nous pourrons ainsi avoir une gestion de stock plus fine et réimprimer des titres mêmes anciens entre 50 et 500 exemplaires sans perdre en qualité originelle.

LNDL : Y a-t-il des périodes de pointes pour la fabrication de ces ouvrages ?

PF : Nous sommes moins sujets que nos confrères éditeurs aux effets des grandes périodes de cadeaux comme la fin de l’année. La production est assez linéaire, même si les grands salons comme Angoulême, Saint-Malo, Montreuil ou encore Bruxelles, nécessitent que tous les titres soient livrés avant l’ouverture de leurs portes.

LNDL : Quelle diversification entrevoyez-vous à l’avenir ?

FP : Nous essayons de donner plus d’espace aux auteurs. Dans le titre Marine, qui a été récompensé par LNDL, outre le livre, des planches annexes dans un coffret cartonné ont donné une dimension plus importante à l’ouvrage et aux dessins de l’artiste.
PF : Les licences se développent également avec les droits dérivés. Cela nous conduit ainsi vers des fabrications plus particulières, comme les objets ou figurines représentant les héros des titres.

3-marines

LNDL : Dernière question, vous devez passer du temps en machine avec les auteurs ?

FP : Ils aiment être présents en usine, sur les tirages, principalement pour les premiers d’une série. Nous sommes alors à leur côté pour les bons à tirer. À ces occasions, ils comprennent alors mieux les limites du système et sont tous parties prenantes dans les corrections d’encrage.